Depuis trois ou quatre ans déjà, la revue la plus cultivée de la presse française donnait des signes d'agitation dans certaines de ses colonnes. Ce n'étaient là que moqueries qui se voulaient drôles pour les personnages royaux, allusions mesquines qui la rapprochaient d'une contestation à peine voilée et à vrai dire fort surprenante, de son domaine de prédilection.
Les choses se sont calmées, et les remarques des lecteurs n'y sont sans doute pas pour rien. Pendant ce temps, la présentation ne cessait de s'améliorer, les rubriques de s'enrichir. Mais peu à peu, une certaine note peu conventionnelle se frayait un passage parmi certaines notices éditoriales, ou au sein d'articles d'apparence bénigne. En bref, beaucoup de sujets devenaient l'occasion d'insérer des remarques qu'on aurait pu croire issues d'officines de déstabilisation ou d'un "avant-gardisme" assez mal inspiré, et pour l'appeler ainsi.
Puis ces choses ont pris un tour plus serein, noyées forcément dans la masse des articles excellents, c'est-à-dire tous. L'équipe rédactionnelle n'est absolument pas ici en cause. Il est même à regretter la plupart du temps que les reportages soient si denses, si courts, tant la qualité des choix, et la valeur ajoutée par la plume et les images sont du meilleur niveau.
Non, c'est le choix du ton éditorial général qui est ici en cause. Les remarques avisées de groupies emblématiques de la Presse Unique sont venues saupoudrer peu à peu la note d'ouverture, de façon réussie parfois, mais aussi souvent pour le pire.
Puis on a vu de plus en plus fréquemment, frôlant l'indigestion, un clan particulier - toujours le même - d'un certain milieu parisien, au point qu'on pouvait se demander si la revue devenait un bulletin d'annonces privées à l'usage d'un groupuscule enragé du squattage médiatique ! Le clan des copains, abonné à l'année des rubriques mondaines...
Puis encore, on a vu s'insérer des articles curieux : l'un d'eux consacré à un ministre en exercice - permettant à l'occasion d'apprécier que l'appartenance à un nom illustre n'empêche pas enfants ou petits-enfants d'être mal élevés; ça n'empêche pas ces gens-là de vouloir commander et de prétendre influer sur la vie d'une société entière. Un autre article, où il était question de tableaux prestigieux : on se demande encore pourquoi il fut demandé à un panel de personnages politiques d'en faire la critique. Mais il est vrai que si on veut instaurer, que dis-je, imposer la confusion des genres, il faut bien commencer un jour...
Bref, la culture-caniveau cherchait des interstices pour se frayer un chemin. Mais depuis la dernière grande élection française, l'excès bascule dans la déraison. Il n'est, si mes souvenirs sont bons, pas un seul numéro de Point de Vue qui n'ait bassiné son lectorat avec les personnages tombés comme une plaie sur notre quotidien. Avec la virulence d'un mauvais dépliant électoral, la revue tartine les nouvelles stars jusqu'à l'écoeurement et pendant ce temps se soustrait à ses lecteurs.
Il va falloir faire un choix. Chez Point de Vue, c'est un public cultivé qui vient retrouver le meilleur de l'actualité ou de l'évocation artistique et historique. Le public un peu moins cultivé, et très nombreux, qui lit aussi la revue, vient retrouver la même chose, précisément cela qu'il ne trouve pas ailleurs. Il n'a pas besoin qu'on lui tienne la main, et le lectorat féminin en particulier, le plus nombreux, n'attend pas les égéries médiatiques pour se voir expliquer comment faire.
Nous ne parlerons pas ici du Courrier des lecteurs de la revue, dans lequel écrire une remarque qui n'attire pas une contre-remarque désagréable relève sans doute de l'exploit si la lettre que l'on envoie s'avère sortir de la louange sirupeuse.
Il est plus-que-dommage que Point de Vue, qui demeure ma revue préférée, n'ait pas assez d'indépendance d'esprit pour ne pas céder aux mirages vulgaires au point de mettre sa légendaire élégance en berne.